Comment la photographie a inventé l’identité

article de mai 2011 par Sophie Victorien


Le 27 novembre 1854, quinze ans après la naissance de la photographie, Eugène Disdéri dépose le brevet de la photo-carte de visite, ou portrait carte. Par l’utilisation d’une chambre noire à quatre ou six objectifs associée à un « châssis multiplicateur », il peut juxtaposer plusieurs prises de vue sur une même plaque négative ; de ce fait, il réduit grandement le coût de l’image photographique. 

Historiquement réservé aux puissants, le portrait devient dès lors accessible au plus grand nombre. Si Napoléon III (dont Disdéri vend l’image à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires), avec « son sens de la propagande indispensable en démocratie plébiscitaire », prolonge l’utilisation du portrait comme affirmation de son pouvoir en utilisant l’outil moderne qu’est la photographie, les deux mille quatre cents cartes de visite qui sortent quotidiennement des ateliers parisiens de Disdéri montrent que le portrait n’est plus le privilège des maîtres – une révolution qui ouvre la voie au travail d’Alphonse Bertillon. 

Dans les années 1880, ce dernier instaure le principe du portrait photographique comme mise en évidence de l’unique aux corps des criminels mêmes, définit ainsi des corps politiques et crée, sur cette base, l’identité attribuée progressivement à l’ensemble de la société. Par ses conditions de mise en oeuvre, par les caractères propres du médium photographique, l’identité photographiée, forme individuelle qui n’existe paradoxalement que dans le collectif, participe ainsi des modalités modernes d’application du pouvoir…