Peindre l’esprit de la matière (Diane Brouillette)

Dans ses natures mortes aux raisins, elle exprime le jus de la vie, la lumière de la pulpe – chair vibrante sous la transparence de la peau. Dans ses natures mortes aux poires, ce sont les chairs de fessiers pulpeux qui apparaissent à partir des fruits. Fascinée par la forme, Diane Brouillette aime jouer du pinceau entre les ovés des fruits et les arrondis des corps.

Son œuvre offre une synthèse frappante de ses créations des dernières années : une poire à la peau rougeoyante côtoie un corps laiteux ovalisé, lui-même accolé à des mains. « Je veux partir de la nature que l’on dit morte pour lui insuffler la vie, dit l’artiste. Je veux animer la forme par l’amour de questionner la vie. » Ainsi Les poires amoureuses vont jusqu’à prendre une allure de cuissots à l’étal, tant le fruit devient charnel.

Sans délaisser les fruits et les corps, son nouvel axe créatif balance entre la main et l’œuf. « Lorsque je peins, je cherche à m’approcher du sens de la vie. Peindre est ma façon de questionner et de chercher des bouts de réponse. Et je questionne surtout le fait même d’exister. Peindre pour moi, c’est d’abord exister intensément. » L’œuf apparaît ainsi comme un questionnement ultime sur naissance et mort. « L’œuf est-il symbole de naissance ou signe d’une vie jamais menée à terme ? » Ses œuvres récentes prenant l’œuf comme sujet parlent de gestation, d’attente et de mystère – dans une atmosphère entre ombre et lumière familière chez l’artiste.

On retrouve la facture italienne antique chère à Brouillette mais dans une réalisation plus épurée, moins texturée également. Ces œuvres sur le gamète veulent évoquer la recherche d’éternité, la sublimation vers la spiritualité. Et c’est cette même « connexion à l’infinie tendresse du divin », à l’innocence première, à la vérité du cœur qui amène l’artiste à peindre des mains. « J’ai toujours été fascinée par Les mains priant de Dürer. Je veux arriver à parler du divin au point de faire disparaître les objets au profit de la lumière pure. »

Pour Brouillette, peindre des mains sur fond noir et blanc consiste à témoigner autant du plus simple chez l’humain, ce moyen du toucher, que du plus sublime : la faculté de se lier. « C’est la même chose avec une grappe de raisin. Ce qui me fascine, c’est tout ce qui relie chaque grain, tout ce qui constitue ce que j’appelle non pas une grappe mais un agrappé ! »

Peignant à partir d’une image internalisée, elle laisse ensuite l’œuvre se développer vers l’expression la plus intense possible, son objectif étant de vivre instinctivement la passion de peindre. « Il faut que l’œuvre me nourrisse, me fasse cheminer intérieurement, jusqu’atteindre un sentiment de satiété pour savoir que le tableau est terminé. Je peux alors m’en détacher pour le signer. »

Entre lumière et ombre, mort et vie, attachement et abandon de soi, Brouillette parle aussi beaucoup du temps qui passe… et annonce qu’apparaîtra un nouveau symbole dans ses futures productions : la date de péremption. Celle des œufs dans leur boîte, celle des hommes dans la durée d’un destin. Bien au-delà de la mort et de la vie, Diane Brouillette peint l’humanité organique et son espérance de lumière.
Publié dans la revue PARCOURS Mars 2011