MÉDUSE

Oeuvre de Ani Müller, Série Alzheimer

seul au mont Hélicon, je traverse l’Enfer

je viens des grandes mers,
et mon père et ma mère qui sont les rois des eaux
Méduse aux trois regards, j’en ai perdu mon cri
ma bouche reste muette
et je gis
sur le lit trop usé de ma vie

seul au mont Hélicon, Gorgô trop monstrueux
je sais que tu t’en vas et détourne les yeux
et ne veux rien savoir du fait que je suis vieux

je suis un fils déchu du typhon primitif,
petit-fils dénié de la déesse mère
je suis un fils perdu de la femme-serpent
qui me donna le sein et me donna la langue

mais même ma parole se perd au fil du temps
mon vieux corps fragmenté délabre lentement
et je gis sur le lit trop usé de ma vie

seul au mont Hélicon, je recherche mes sœurs
la Puissante éternelle et la grande Euryale
Méduse ma jumelle aux cheveux reptiliens
dorés comme les blés

redonnez moi mes ailes et rendez-moi mes serres
pour que je vole encore au temple d’Athéna
mais mes os se meurent et s’en vont en poussière
et je gis sur le lit trop usé de ma vie

seul au mont Hélicon, je ne sais plus comment
contenir tout ce temps et ma mémoire brisée
qui redevient de pierre et de granité noir et d’oubli pétrifié
me reste le silence de cette claustration


et me voici je gis
sur le lit trop usé de ma vie

emporte au moins de moi cet icône que tu peins
emporte mes regards ma peau tout en lambeaux
cette bouche si triste de ne pouvoir aimer
prends la trace du vent effaçant mon chemin,
et conserve ce geste de ta main

il ne te restera qu’un bout de mes cheveux
et tu l’emporteras vainqueur et glorieux
dis-leur que le Méduse s’est couché ce matin
et gis de tout son long sur le lit de sa vie