Lunes d’or lointaines (Joan Dumouchel)

La prochaine exposition de Joan Dumouchel se nommera Éclipse. C’est ainsi que l’artiste de paysages et personnages lunaires a laissé l’énergie solaire venir éclairer d’un angle nouveau son art. Après les scènes de théâtre, les brumes vénitiennes, les personnages de cirque naissent désormais de sa main des personnages féminins beaucoup plus affirmés. « La rencontre du Soleil avec la Lune », telle est la façon dont Joan Dumouchel définit son nouvel axe créateur au point de l’écrire tout entier sur une de ses œuvres.
Après les femmes en attente, les femmes en espérance au balcon, les femmes en marche lente et mesurée, accompagnées ou montées sur des juments grises et blanches, après les profils chevalins blanchis à la spatule comme autant de neige givrée sur la toile, Dumouchel déploie le lien entre humain et animal comme une source d’enracinement. La communion se fait : entre la pulsation vitale primordiale – animus, et l’envolée du rêve en dentelles féminines – anima, l’harmonie s’installe dans une incarnation paisible.
À partir d’une esquisse rapide au fusain, dans une gestuelle spontanée directement sur la toile (l’artiste avoue dessiner sans cesse et depuis toujours), « c’est le geste libre qui guide le choix du sujet. » Dumouchel découpe ensuite les formes au pinceau puis à la spatule, revenant sur les fonds pour mieux les fondre justement – jusqu’à la pose des feuilles d’or ou d’argent. Du plus large au plus délicat.
Les disques de lune ou de soleil se déclinent en rosaces, symboles ou corolles florales stylisées. La femme au centre de son œuvre – de même que ses chevaux, prennent en puissance et en confiance. « Peut-être ma propre confiance qui commence à s’enraciner » confie l’artiste avec un sourire entendu.
Présentées lors de sa prochaine exposition à la Galerie Blanche en mai prochain, ses nouvelles toiles s’avèrent plus charpentées, affirmatives, contrastées – en même temps que ses femmes s’enracinent sans plus avoir besoin de monture pour s’élever et voir plus loin. Le corps-liane et le corps-mouvement des acrobates de cirque laissent place à la déesse de la nature ou la diva antique, droite, fière, incarnée et toujours immense vers l’envol de sa pensée. On pense aux tapisseries de Mucha, le précurseur de l’Art nouveau, avec son polyptique sur les quatre saisons.
Cherchant une nouvelle structure par l’ornementation, Dumouchel ajoute des motifs aux pochoirs, encadre ses personnages dans des géométries – ombre et lumière, les met en pose au seuil d’une nouvelle saison, ajoute des traces scripturales, héritage de son travail à partir de Nelligan. Les silhouettes sont maintenant marquées d’un trait. Les chevelures deviennent flammes. Les postures empruntent une présence prépondérante. Les motifs imposent une réalité plus palpable.
« Mes échassières gracieuses marchaient au rythme lent des girafes. Mes princesses altières et sereines ont fini par marcher sur leurs propres jambes. » L’argent et l’or se mêlent dans une vigueur nouvelle et pourtant toujours subtile. Les textures restent transparentes, antiques ou poudreuses et la lumière diaphane… « laissant place au flou comme au fluide » dont se prévaut l’artiste.
L’or et l’argent se mêlent. La magie de la transformation temporelle de l’éclipse opère… Devant les toiles de Dumouchel pourrait figurer la phrase du poète : « Ma pensée est couleur de lunes d’or lointaines.[1] »
Publié dans la revue PARCOURS Mars 2011


[1] Extrait du poème Clair de lune intellectuel. Émile Nelligan
Poésies complètes, Fides 1956