L’abstraction allusive de Beaucage

En observant les œuvres abstraites de Michel Beaucage, on pourrait s’amuser au jeu de l’interprétation comme avec un test de Rorschach, test qui aurait perdu sa symétrie mais pas son mystère. Éclaboussures, gouttes, auréoles, bavures, meurtrissures forment autant de traces et territoires sur d’immenses toiles ou papiers de riz.

Lignes et traits de force semblent parler de la pulsion vitale issue de la psyché de Beaucage, mais une pulsion organisée dans son expression, un dévoilement premier immédiatement « tutoré » d’un bâti structurel. Lignes et traits de force solidifient le chaos du premier jet et apprivoise le primeur du dripping.

Lignes et traits de force pour permettre au flou, au brumeux, à l’incertain de se glisser jusqu’à son spectateur. Michel Beaucage aime citer la philosophie orientale prônant la suggestion et la réserve, justifiant ainsi son choix de l’abstraction comme une possibilité de lecture créative par celui (ou celle) qui regarde ses œuvres. Justifiant aussi les mélanges des genres, matières, textures, surfaces… vers une volontaire et majestueuse interrogation.

Les estompages font disparaître les formes par superposition. Les kinesthésies – ces mouvements sous-tendus par une forme humaine, évoquent des silhouettes de femmes. « C’est ma femme, ma source d’inspiration » dit l’artiste avec un sourire pudique.

Autant sa muse est présente dans ses séries de travaux sur papiers épais, où l’on identifie le galbe du corps féminin dans les découpes contrecollés de papiers translucides aux couleurs acidulés. Autant disparaît-elle sous les inclusions de morceaux bruts de jute, dans un contraste saisissant entre le mat et le brillant, le rugueux et le lisse, l’ovoïdal et le géométrique.

« Comme un ruisseau qui laisse ses traces, comme la nature qui s’organise autour des reliefs alentour, comme des rencontres d’éléments subtils bien que sauvages… je veux exprimer l’éternel féminin. »

Dans les œuvres coruscantes toutes en transparences, où se côtoient les papiers encollés, les couches multiples de vernis, les encres ou acryliques détrempées, répandues en larges taches fluides, on dirait des restes de peaux, des traces de mues, des dentelles de squames, lamelles épidermiques définitivement fixées dans la glaçure plastique.

Dans les œuvres texturées toutes en épaisseurs, cavités, ornières et fondrières, construites à grands coups d’énormes pinceaux, spatules ou racloirs, on retrouve l’idée de peau mais cette fois, d’enveloppes rugueuses et épaisses comme des terres incultes ou des couennes animales.

Certaines toiles s’apparentent à l’amalgame de l’art brut tandis que d’autres se relient à l’abstraction lyrique d’un Thibaut de Reimpré. « Je parle de l’humanité du peintre. Ce quelque chose de rebutant en même temps qu’attirant, le brut instinctif inquiétant mais inspirant parce qu’authentique. » Dans sa gestuelle maîtrisée, dans ses architectures  seigneuriales à peine esquissées, dans ses silhouettes de femmes ou ses spirales sacrées, Beaucage dit la vérité, sa vérité, et l’habille d’une finesse toute orientale.

Le maître chinois Qi Baishi, que Picasso qualifia de « peintre extraordinaire d’Orient », fait l’admiration de Beaucage. Il parle d’ailleurs de la Chine avec un amour tout en tendresse, fier de faire partie de la collection du Musée des Beaux-Arts de Pékin et d’y être diffusé au point de planifier ouvrir un atelier là-bas. En attendant de planter ses pinceaux au Pays du Milieu, Beaucage participera au Festival Accès-Asie en mai prochain et continuera, soyons-en sûrs, de pratiquer abondamment l’abstraction allusive.
Publié dans la revue Parcours Mars 2011