L’ART QUI TOUCHE AU COEUR

Bienvenue à ce moment de partage autour de mon exposition Portraits de ceux qu’on n’a jamais connus. On ne peut nier la charge d’émotion présente ici dans les personnages et leurs abstractions figuratives.

Émotion ? Le mot émotion vient de la racine latine motio, qui veut dire mouvement. Tout bouge en nous, tout bouge entre nous.
Nous venons de vivre un grand moment d’émotion en écoutant jouer du piano. Parce que la musique est un langage qui nous transporte, parce qu’aussi cette musique est jouée par une artiste qui y a mis tout son cœur. Toucher les gens pour être en lien avec eux. Toucher les gens pour être en relation. Se laisser toucher pour être en relation ensemble.
Une émotion, c’est un mouvement qui se passe à l’intérieur et l’émotion vient de la façon dont on perçoit ce qui se passe autour de nous. Le philosophe Descartes a dit qu’il y avait 6 émotions à la base de toutes les émotions : l’étonnement, le désir, la colère, la tristesse, la joie et l’amour. Le biologiste Darwin dit que les émotions chez les animaux leur permettent de communiquer.

À l’époque des chasseurs-cueilleurs, les hommes devaient se déplacer constamment pour trouver de quoi se nourrir. Ils devaient donc répondre rapidement à toute situation inattendue. Ce serait ainsi que, nous les humains, aurions développé notre capacité émotionnelle

Comment se traduit une émotion ?

Par leur expression faciale d’abord. Et les expressions du visage sont les premières communications entre les hommes. Pour savoir comment se comporter dans la société, on s’applique constamment à lire les expressions des visages de ceux qu’on rencontre.

Savoir lire les émotions sur les visages facilite nos relations sociales. Et en fonction de ce qu’on interprète dans le visage de l’autre, on adapte notre comportement. Mais on choisit aussi une expression de notre visage pour transmettre notre intention et ce qu’on attend de l’autre.

Tout ce monde des émotions se passe du dedans vers le dehors puis nous réagissons à ce que nous voyons et nous répondons par une autre mimique. Tout ce réseau d’émotions nous permet d’être en relation sociale. Nous éprouvons des émotions, nous communiquons par nos visages, nous nous sentons soit semblables et nous nous rapprochons, ou bien nous nous sentons différents et nous nous éloignons.

Sauf si nous nous sentons assez en sécurité pour vouloir comprendre et connaître cette différence que nous voyons dans le visage de l’autre. Alors nous nous rapprochons, curieux, interrogateurs, amusés et peut-être même attirés.

Tous ces visages dans cette salle d’exposition nous parlent de l’étranger, de l’étrange comme on disait autrefois au Québec.

Pourquoi est-ce si important pour moi de traiter de ce sujet en tant qu’artiste ?

En passant, je ne suis pas apatride comme l’a écrit un journaliste dans le Courrier du Sud mais j’ai bien une double nationalité. Je suis née à Paris. J’ai donc été tout d’abord de nationalité française. Et je suis maintenant de nationalité canadienne.

Donc je suis née à Paris. Mais j’ai passé mon enfance en Asie pendant 3 ans puis en Amérique du Sud pendant 3 autres années. J’ai commencé ma vie en communauté puisque j’ai vécu mes premières années en orphelinat. J’ai continué dans la communauté jaune puis dans une communauté métissée à prédominance noire.

Courir pieds nus au bord du Mékong. Apprendre à manger avec des baguettes avant de savoir manier une fourchette. Vivre sous la pluie des moussons.. Entendre le soir le cris des macaques dans la forêt toute proche. Voir les buffles travailler dans les rizières et les femmes avec leurs chapeaux coniques.

Courir pieds nus sur les plages au sable blanc des Caraïbes. Manger les noix de coco ramassées sur la plage. Ou les bananes ou les mangues directement ceuillis aux arbres. Aller à la chasse au morpho, ces grands papillons bleus dans la forêt amazonienne. Pêcher des requins marteaux et des raies mantas.

Et le soir, entendre les crapauds buffles. Voir les chauve-souris danser dans la nuit. Les mygales, les serpents, les pumas… tous ces animaux aussi familiers que pouvaient l’être les vaches, les veaux et les cochons pour les petits enfants des fermes québécoises.

Vous pouvez imaginer. Cette vie sauvage extraordinaire pour une enfant. C’était l’aventure tous les jours.

Et à l’âge de 11 ans, retour en France. J’étais la sauvageonne qui ne connaissait rien des bonnes manières. L’horreur pour moi, ce fut de devoir me mettre à porter des chaussures. Et je ne voyais plus autour de moi que des murailles, des tours, des immeubles. Je marchais sur de l’asphalte, dans l’odeur polluée des villes, dans le bruit des voitures.

C’était fini, la nature équatoriale luxuriante, les palétuviers de la mangrove sur le Maroni, les hibiscus rouges et roses, les colibris et les perroquets, l’océan et les plages à la sortie de l’école.

Vous pouvez imaginer le choc culturel. Et comment je me sentais une étrangère. Et mes voyages n’étaient pas finis. J’ai vécu et travaillé dans plusieurs pays d’Europe et dans plusieurs villes des États-Unis, avant de venir m’installer ici au Québec. J’ai visité le Moyen-Orient, l’Afrique blanche et l’Afrique noire avant de venir m’installer ici au Québec.

Et il a fallu que je recommence à zéro. Comme tout immigrant. Je suis arrivée ici avec ma fille de 14 ans, le 3 août 1997. Nous avions chacune une valise et un chat. Une autre aventure recommençait. Et même si je parlais le français, j’étais encore une fois l’étrangère, l’étrange.

Donc ces visages autour de vous parlent de toutes ces émotions que l’on peut ressentir quand on sent différent, étranger, seul parfois. Et ces visages vous disent aussi combien nous avons besoin d’être en lien, d’être en relation les uns avec les autres. Combien nous avons tous besoin d’appartenir à notre communauté, même avec nos différences.

Cette exposition ne peut laisser personne indifférent. Il y a là toutes sortes d’émotions qui sont exprimées, transmises, partagées. Il y a là toutes sortes de personnages qui expriment leur vécu et qui se mettent en relation avec vous qui les regardez.

Se permettre de se laisser toucher par mon art, c’est vous mettre en relation avec vous-même. C’est vous mettre en relation avec votre propre histoire. Et ainsi vous mettre en relation avec moi par le biais de ce partage d’une œuvre d’art.

Comme la pianiste qui mets tout son amour en jouant, je mets tout mon amour en peignant. Je donne tout mon cœur et toutes mes tripes pour dire l’histoire de la condition humaine. Pour témoigner de ce que nous vivons tous aujourd’hui. Surtout dans la société québécoise. Ce mélange de cultures étrangères, cette rencontre entre gens d’ici et gens d’ailleurs.

Et lorsque vous prenez le temps de découvrir mes œuvres, vous vous mettez en relation avec moi. Alors je deviens alors chaque jour un peu moins d’ailleurs et un peu plus d’ici.
 
(conférence donnée en novembre 2010 lors de l’expositino Portraits de ceux qu’on n’a jamais connus)