Enfance extraordinaire

La forêt ruisselle d’humidité. Les ficus étrangleurs enserrent les calices charnus du calebassier. Le parfum du balata délivre par moments des moustiques. Nous quittons la mangrove pour s’enfoncer dans la grande Amazone.

Le bruit du coupe-coupe jaillit en saccades, perçant le mur végétal. Nous suivons le ruisseau. La nounou guyanaise a fini par céder à mon insistance. Je marche avec les grands, arborant fièrement mon chapeau d’exploratrice.

Nous suivons la crique sinueuse. Je suis prévenue : les filets sont trop grands et les manches trop longs pour moi pour que je chasse, mais je porte ma propre papillote : un leurre en papier d’alu. Le ruisseau s’étale progressivement.

Enfin une éclaircie… percée moussue de laquelle émergent des crosses de bébés fougères. Le shaman en tête fait signe qu’on s’arrête. Disposer rapidement des morceaux de mangues et de bananes sur le sol. Trouver chacun sa place sans un mot.

Les babounes hurlent par saccades entrecoupés des keks du toucan bleu. Le temps s’est immobilisé dans la cacophonie tropicale. Seules les paumes faisant tourner les papillotes forment une danse légère émanant des corps des hommes, figés.

Tourner la papillote en visant un rai de lumière traversant la canopée. Attendre. Tout le monde regarde en l’air.

Soudain le nuage bleu illumine la crique. Les reflets métalliques des morphos étincellent. Mon cœur bat la chamade. Jamais vu de féérie telle… Alors les filets s’abattent. Les hommes gloussent de joie. Ma papillote m’est tombée des mains. Les papillons meurent chloroformés immédiatement. Je pleure en silence.

 (écrit pour le concours de Radio Canada en Janvier 2011)