Aborde-t-on encore le nu aujourd’hui comme un outil de maîtrise picturale ?

Aborde-t-on encore le nu aujourd’hui comme un outil de maîtrise picturale ? Ou bien est-ce que les peintres reviennent au nu parce qu’émerge ducourant social un nouvel ordre du corps parfait, tel que les Grecs et les Romains l’exaltèrent à leur époque ?

L’art du nu trouve son origine dans l’art académique. Étudier les beaux-arts exigeait cette base d’enseignement pour maîtriser les proportions humaines et ainsi représenter les personnages et est encore une base d’enseignement actuel.

L’art académique nous donne les pièces maîtresses en peinture et en sculpture que tout Musée n’importe où dans le monde propose à ses visiteurs – modèles classiques épurés de toute émotion pour la plupart, sculptures à la mode antique, tableaux figuratifs réalistes… et parfois œuvres contemporaines.

Travailler le nu commence dans les salles d’études d’après modèle vivant. Une des enseignantes avec qui j’ai fait un nouvel apprentissage de la couleur par l’acrylique au Québec discourait longuement et souvent sur l’importance du modèle : choix sur son tempérament mais surtout sur sa capacité à prendre des postures athlétiques, non-conformistes, voire chorégraphiques et à « habiter » suffisamment son corps pour que le peintre en soit naturellement inspiré.

Dans le monde du nu académique, c’est l’apprentissage du dessin qui prime puis vient l’étude de la tradition antique et des maîtres anciens qui en représente la base incontournable. Après que les mouvements vers les paysagistes et les portraitistes aient diminué pour un temps l’intérêt pour la représentation du corps, l’art moderne a pris le dessus au profit de la non-représentation.

C’est la photographie qui a remis le nu au goût du jour et l’a rendu plus abordable au grand public. Le suisse Michel Crozet (http://www.michelcroset.com) analyse l’évolution du nu de cette manière. « Toutes les cultures, à partir du paléolithique, ont représenté le corps humain, mais l’intérêt des artistes ne semblerait s’être réellement développé qu’à partir de l’époque grecque.

Dans ces temps-là, il s’agissait avant tout de représenter l’homme idéal, comme s’il était habité par une divinité. Par la suite, le Moyen âge chrétien et très puritain se montrait scandalisé par toute représentation de chair nue. Ce n’est qu’à partir du XVIème siècle que les peintres redécouvrent l’anatomie du corps humain, enseignée dans toutes les académies, à partir du dessin antique et de la dissection des cadavres, récemment autorisée par l’Eglise. Mais la règle des canons antiques perdurera jusqu’au 19ème siècle.

Finalement, c’est Gustave Courbet qui, avec son « Origine du monde » en 1853, révolutionnera le genre et scandalisera les puritains qui sévissaient toujours. Puis Manet, avec son tableau Olympia continuera sur cette voie, celle qui consiste à montrer la vérité toute … nue et non pas l’idéal féminin tel que nous représentaient très académiquement les peintres « Pompiers » comme Gervex et Puvis de Chavannes, entre autres.

Enfin, les Fauves et les cubistes achèveront de révolutionner le nu académique, à tel point que l’on peut se poser la question si on ne devrait pas donner une autre définition à ce genre. Le nu contemporain, sans doute. »

Le nu académique obéit aux lois du classicisme et du néoclassicisme. Les artistes soutenus par les institutions aujourd’hui sont surtout des créateurs « conceptuels minimalistes » où la couleur est très peu présente. Le nu contemporain est souvent rejeté mais apprécié d’un certain public. Le nu aujourd’hui doit se repositionner constamment pour éviter la connotation érotique voire pornographique et se définir comme un art à part entière même s’il sort des sentiers battus par les traditionnels figuratifs.

Il est aussi un hymne à la beauté du corps féminin. J’avais d’ailleurs l’idée qu’étaient rares les représentations de nus masculins. Mais j’ai découvert par une recherche rapide sur Internet que de nombreux maîtres photographes ont travaillé le nu masculin.

On observe donc cet hommage au corps qui tend à reprendre de l’ampleur – dans notre monde occidental où les médias répandent largement la mode de la jeunesse éternelle, du corps en santé, de la beauté plastique et de la chirurgie sculptant le corporel, en opposition contradictoire et paradoxale à la malnutrition mondiale et l’exploitation des enfants, à l’obésité galopante des pays industriels, à la destruction collective par les drogues, les médicaments, l’alcool…

Peindre des nus contemporains origine de démarches artistiques bien différentes mais toutes se rejoignent sur un point : extirper le secret du corps en le magnifiant ou en le déformant, en prétendant le nier tout en le mettant en scène par l’art.
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C’est Arnaud d’Hauterives (http://www.academie-des-beaux-arts.fr) qui explique le mieux à mon sens cette contrainte du peintre du nu contemporain.« Dans l’art contemporain, la représentation de la figure humaine est menacée. Lorsqu’elle est encore figurée, elle est souvent déconstruite et si déformée qu’elle paraît guettée par l’anéantissement.

Je pense bien sûr aux corps démantelés de Schiele dont les autoportraits disent l’angoisse d’être, et aux silhouettes fragiles et filiformes de Giacometti, acharnées malgré tout à occuper l’espace.Je pense encore aux corps disloqués de Guernica ou aux corps torturés qui finissent par disparaître chez Bacon.

Malgré tout, le nu survit en tant que forme artistique, sans doute parce que le corps est un paysage extraordinaire dont le pouvoir émotionnel et spirituel supplante tous les autres. Il est, selon l’heureuse formule de Valéry dans ses Carnets « l’unique, le vrai, l’éternel, le complet, l’insurmontable système de référenceAujourd’hui, paradoxalement, c’est la répétition de l’image de la nudité et les sollicitations obsédantes et conventionnelles dont notre œil est saturé qui menacent cette forme d’art essentielle et féconde.

Pour résister, les artistes doivent sans cesse réinventer le nu et remettre le corps en construction. (…) Pour que le nu nous révèle quelque chose, il faut nécessairement que celui-ci dévoile un secret, au-delà de la réalité que nous percevons.C’est ce qu’expérimentent les artistes du body-art en devenant eux-mêmes le corps de la métamorphose.

C’est aussi ce que cherchent des plasticiens ou les photographes. En traquant l’inédit, en fixant en une fraction de seconde dans la lumière de l’objectif un mystère qui surprend notre sensibilité, ces artistes nous permettent encore d’aller au-delà de ce que nous croyons connaître de nous-même et de la figure humaine. »

Picabia ou Manet se font rejeter lorsqu’ils peignent des nus et font crier au scandale les critiques de l’époque. Manet a ouvert la voie à l’Impressionnisme en se rebellant, avec les moyens mêmes de la représentation picturale classique qu’il avait si minutieusement apprise et étudiée, contre les conventions académiques devenues si rigides qu’elles interdisaient de peindre les sujets contemporains.

Et l’évolution du nu suit les mêmes courbes rebelles bien que posées sur les bases même du classicisme. Lorsque Modigliani commence à peindre des nus poussé par son nouveau marchand d’art, il se retrouve menacé de saisie par la police pour outrage à la pudeur.Le peintre algérien Nasreddine Dinet peint des nus dans des paysages – honorant le mythe de Khadra où la condition imposée aux femmes de sa tradition le pousse à la représenter dans sa plastique simple et crue, avec sensualité sans tomber dans la vulgarité.

Mais son choix est difficile à soutenir et sa conversion à l’Islam le rend encore plus polémique. L’art est toujours un choix social…

Rappelons-nous enfin que les femmes, admises seulement en 1897 à l’école des Beaux Arts, n’auront pas le droit de peindre des nus, les empêchant ainsi de passer les concours d’art. Même si le 19e marque le début d’une conquête sociale pour la réforme du système éducatif ou le droit de vote, annonçant la fin apparente des péjugés, les différences perdurent ainsi que les tensions entre l’art des femmes et leur rôle social.

Ce n’est qu’au 20e siècle que les peintres féminins (parfois féministes) commencent à s’exprimer, à traiter des sujets de société comme la tyrannie de la beauté par exemple.