Peindre un pont entre les âmes : Marilyn-Ann Ranco

Peintre, professeure des Beaux-Arts et auteure, tandis qu’elle maîtrise le verbe et la langue de Molière autant qu’elle déroule avec une verve audacieuse sa généreuse érudition artistique, Marilyn-Ann Ranco raconte d’un seul souffle et avec fougue la raison d’être et le sens de ses peintures à l’huile ou au pastel.

Pourtant, à regarder ses paysages de Toscane au velouté d’une tendresse infinie (Nuances de vert et de rose ou Nuances de verts et d’or) et ses portraits mélancoliques dont les personnages semblent perdus dans d’insondables songes (Coeur de cristal), l’on devine une rêveuse nostalgique dont la douceur fragile et le grand cœur s’appuie sur la volonté sans faille d’une femme de tête.

Membre de plusieurs associations de pastellistes et de peintres tant au Canada qu’aux États-unis, Marilyn-Ann Ranco est portraitiste parce qu’elle aime « aller nous chercher intimement pour nous approfondir et ainsi nous permettre d’élever notre âme de plus en plus ».

Ses personnages – dont A pair of wings on the dock a reçu en 2002 la plus haute distinction comme Premier pastelliste du Canada – sont à la fois très présents par leur force sculpturale dans une articulation corporelle prégnante et presque absents avec leurs regards perdus dans une transe méditative. Mais comme se le demandait déjà Léonard de Vinci, le peintre ne se peindrait-il pas lui-même ?

Également peintre de paysages où se mêlent éléments figuratifs et abstraits, sa série récente des palais de Venise (chacun est l’exacte réplique d’un palais ducal sur la lagune italienne) nous fait voyager dans des ciels qui pourraient tout aussi bien être des océans ou des orages – rendant présents sur le même plan l’eau, l’air et la lumière.

« Mes tableaux parlent du temps qui passe inexorablement sans jamais empêcher pour autant la magie envoûtante de la lumière réfractant sur les pierres et les pavés, les ponts et les vitraux de cette très vieille dame qu’est Venise.»

On peut voir ses œuvres les plus récentes dans le cadre de l’exposition collective Arte, amore et poesia [1] qui se déroule actuellement. Comme on peut remarquer des fenêtres à l’arrière de ses natures mortes, comme il existe des portes lumineuses derrière ses personnages masqués, ses petits palais vénitiens sur fonds abstraits surgissent au travers d’étranges portails (portes du temps ou d’une autre dimension peut-être) dont Marilyn-Ann aime à parler, évoquant la lumière qui coule sous un chambranle dans la pénombre de la nuit.

Rappelant la fête de la Sensa du Doge Ziani, fête annuelle vénitienne pour célébrer les épousailles entre la ville et la mer, Marilyn-Ann Ranco voit sont art comme une création sans cesse renouvelée de rencontres festives.

Frammenti di Luce évoque « ces fragments de lumière, paillettes d’or reflétées sur la veille pierre et halos des lampadaires anciens formant leurs scintillements au passage furtif d’une gondole silencieuse » et Tramonto Veneziano fait flamboyer le feu et l’or rencontrant l’eau et les nuages alentour d’une résidence sicilienne.

De grand-père italien et d’une mère artiste peintre et sculpteure qui lui a tout appris, elle se tourne vers sa terre d’origine pour peindre la sérénité des paysages de Toscane au jour couchant, avec ses effets vaporeux du sfumato enveloppant de rêve la campagne plantée de ces gardiens divins mystérieux que sont les cyprès – comme dit Marilyn-Ann « d’un vert si intense qu’ils en paraissent noirs ».

L’utilisation du pastel pour ses paysages florentins donne une sensation élastique et souple du végétal ondulant sous la brise, tandis que ses peintures à l’huile d’une trempe gestuelle vigoureuse et rythmée nous emporte vers un univers minéral telle une coupe brute dans la pierre précieuse, ambre et topaze tailladés d’éclats de lumière.

Marilyn-Ann Ranco, récipiendaire de multiples prix et récompenses : Meilleur portrait à New York en 1993, Premier prix en 1999 et 2002 et Prix Ogilvy en 2003 avec la Pastel Society of Eastern Canada, Mention en 2005 par l’International Pastel…, apparaît périodiquement dans la presse régionale, nationale et internationale ainsi que dans les publications les plus prestigieuses tels que Best of Pastel Painting (1998,1999 et 2000) et Pastel Artist International (2002), publiés aux États-unis.

Jean Cocteau disait : « Il faut bien comprendre que l’art n’existe pas en tant qu’art, détaché, libre, débarrassé du créateur… mais qu’il n’existe que s’il prolonge un cri, un rire ou une plainte. » « L’art est ce pont virtuel où se croisent deux âmes, celle de l’interpellé et celle de l’artiste» ajoute Marilyn-Ann Ranco. Et il est vrai qu’un pont existe dans chacune de ses oeuvres où se mêlent dans de somptueuses retrouvailles audace et retenue, délicatesse et passion, intériorité et espaces, soif d’absolu et nostalgie d’un ailleurs…

Nadia Nadège

[1] Exposition collective Arte Amore et Poesia du 1er au 23 octobre 2005 de 13 à 17h tous les jours à la Galerie du Ruisseau 1350 Autoroute 13 à Laval (Quebec)

par Nadia Nadège
première publication dans Magazinart en 2006