Offrez-vous l’or de l’impératrice !

Offrez-vous l’or de l’impératrice !
Une exposition sur Catherine II de Russie au Musée des Beaux-Arts

Il faut absolument prendre part à cet événement unique et exclusif : le Musée des Beaux-Arts de Montréal honore le rôle majeur de mécène que Catherine II de Russie a joué durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, en proposant cette exposition regroupant plus de 200 trésors fastueux : tabatières en or serties de pierres précieuses, bijoux, camées et intailles, meubles et maquettes d’architecture.

Toutes des œuvres du XVIIIème siècle parmi lesquelles également des peintures et sculptures de Jean-Baptiste Siméon Chardin, Jean-Baptiste Greuze, Anton Raphaël Mengs, Antoine Houdon, Angelica Kaufmann, Joseph Wright of Derby, Joshua Reynolds, Élisabeth Vigée Le Brun, de même que de splendides dessins d’architecture de Charles De Wailly, Charles-Louis Clérisseau, Jean-Louis Desprez et Charles Cameron. Présenté comme le clou de l’exposition mais pièce surprenante qui détonne par son style baroque au milieu du néo-classicisme ambiant, un somptueux carrosse d’or (commandé par Pierre 1er le Grand à la Manufacture des Gobelins à Paris) déplacé hors de Russie pour la troisième et dernière fois du fait de sa fragilité donne une autre raison de ne pas manquer cette exposition…

Femme de pouvoir d’origine allemande et féministe avant l’heure, (elle a 33 ans quand elle prend le trône en renversant son prince de mari Pierre III pour se faire sacrer à Moscou en grande pompe), l’impératrice Catherine II de Russie est une mécène hors pair qui affirme son choix du classicisme comme une signe de modernité de son époque, axé sur une Antiquité nostalgique, décorative et monumentale à la mesure de son ambition politique.

Passionnément engagée envers les arts, la littérature et l’éducation inspirée de l’encyclopédie de Diderot & d’Alembert, Catherine transforme Saint-Pétersbourg en capitale culturelle et démontre une prodigalité extraordinaire en achetant des collections entières à travers l’Europe. Ayant mis en place un remarquable réseau d’achat d’art à l’étranger par l’intermédiaire de ses diplomates, ambassadeurs, historiens et agents… elle s’empare de collections privées venant de la noblesse contrainte par trop d’endettement. Elle commande des œuvres aux meilleurs artistes et artisans du siècle et – consciente de son origine allemande, importe avec détermination la culture et le savoir-faire européens, développant en Russie les académies et les manufactures impériales. Catherine se targue de pousser la production artistique vers son excellence et ne se refuse rien, faisant exploser par exemple un bateau pour permettre à Jacob Philipp Hackert de peindre avec un parfait réalisme La destruction de la flotte turque pendant la bataille de Tchesmé.

Le succès de son activité de collectionneur d’art commence par un premier achat en 1764, où elle se procure un ensemble de 225 toiles où figurent surtout des œuvres hollandaises et flamandes, notamment le Portrait du jeune homme au gant de Frans Hals et Adam et Eve de Hendrick Goltzius, provenant du marchand berlinois Gotzkowsky, débiteur du Trésor russe, qui les avait rassemblées pour Frédéric II en grandes difficultés financières après la guerre de Sept Ans. A la fin de sa vie, son inventaire comprendra pas moins de 4 000 tableaux, 38 000 livres, 10 000 dessins et autant de gemmes anciennes, sans compter d’innombrables estampes, édifiant ainsi un patrimoine artistique majeur pour la Russie.

L’exposition est divisée en une dizaine de sections dont la salle des peintures permet d’observer l’évolution de Catherine II dans sa sélection de tableaux provenant des collections les plus prestigieuses, et montre son goût pour la peinture d’histoire évoquant les grands empires du passé. Jeune impératrice d’abord conseillée par Diderot qui défend la peinture morale et la hiérarchie des talents en opposition à la hiérarchie des genres prônés par l’Académie : natures mortes de Chardin, paysages de Vernet ou scènes de guerre de Greuze, Catherine atteint peu à peu une maturité qui la rend plus sûre d’elle-même dans ses choix artistiques. En même temps que les événements politiques la poussent à s’éloigner de la culture française et de son courant révolutionnaire, elle délaisse Diderot et Falconet et c’est Grimm – d’origine allemande comme elle, qui prendra la relève en tant qu’agent artistique, défendant un retour à l’antique radical autour de la figure tutélaire de Mengs, dont Catherine rachète d’ailleurs le fonds d’atelier à sa mort.

Qualifiée comme étant « la meilleure exposition sur la Grande Catherine » par Mickhaïl Pietrovsky, directeur de l’Ermitage depuis 1992 et successeur de son père en fonction pendant 26 ans, cette exposition d’une grande richesse, déclinée en six chapitres de vie, est accompagné d’un catalogue imposant préfacé par les présidents Robert Kaszanits et Joseph Frieber, Fondation canadienne des amis de l’Ermitage et André Caillé, Hydro Québec commanditaire. Une exposition que je vous conseillerai de voir en deux fois pour éviter l’indigestion : goûtez à la soixantaine de tableaux en ajoutant les 40 dessins et gravures si le cœur vous en dit, puis revenez un autre jour pour la glyptique et ses détails (et le carrosse !) – non sans avoir lu entre vos deux visites l’excellente biographie écrite par l’historienne et académicienne, Hélène Carrère d’Encausse chez Fayard.

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Organisé conjointement par Le Musée des Beaux-arts de Montréal, le Musée des Beaux-arts de l’Ontario et le Musée de l’Ermitage en collaboration avec la Fondation canadienne du musée de l’Ermitage, l’exposition réunit plusieurs commissaires : les conservatrices des Musées des beaux-arts : Nathalie Bondil (Montréal) et Christina Corsiglia (Ontario), ainsi que les directeurs du Musée de l’Ermitage : Viatcheslav Fedorov du département Art et culture russes, Sergueï Androssov et Tamara Rappé du département Art de l’Europe occidentale.

Du 2 février au 7 mai 2006, Catherine la Grande : un art pour l’Empire. Chefs-d’œuvre du musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. Au Musée des Beaux-Arts de Montréal.

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par Nadia Nadège
publié pour la première fois dans Magazinart en 2006