Les icônes d’Anca Patru : au cœur de l’amour

D’origine roumaine, c’est dans l’atelier de peinture de son père que Anca Patru découvre la fabrication des icônes byzantines. Enfant passionnée, elle insiste pour l’accompagner dans l’atelier et il lui confie chaque jour la pose de feuille d’or sur bois. La majorité des icônes roumaines sont exécutées sur bois rappelant la peinture occidentale médiévale de chevalet et jouent un rôle essentiel comme supports de culte, composant des ensembles désignés du nom d’iconostase, paroi séparant l’abside principale du naos. Bien que l’Ancien Testament exige de ne pas créer d’image de Dieu, Dieu a montré pour les chrétiens, son visage par le Christ. C’est ainsi que perdure une grande dévotion pour les icônes, dont la réalisation est codifiée par des principes théologiques spécifiques : les icônes sont des signes visibles de la sanctification de la matière rendue possible par l’incarnation.

Née à Bucarest, Anca Patru adopte la France à l’âge de 20 ans, s’installe au Québec deux décades plus tard et reste fidèle aux influences byzantino- balkaniques en produisant de nombreuses icônes. L’art byzantin se signale dès le départ par un très grand attachement à la tradition grecque ajustée aux normes chrétiennes : l’adaptation de l’idéal de beauté plastique antique se déplace vers un idéal de beauté spirituelle et de luminosité intérieure, en quête de signification et de liaison avec l’invisible. Face aux icônes russes au caractère sobre et linéaire – voire spartiate, les icônes roumaines s’inspirent de l’École grecque par plus de lumière, plus de couleurs et un style plus réaliste. Anca Patru crée surtout autour du personnage de Marie, Mère du Christ : des Vierges à l’enfant, des Vierges de tendresse, des Vierges de réjouissance naissent dans une démarche artistique consciencieuse où Anca veut exalter le féminin sacré et exprimer toute la douceur dont elle est elle-même profondément empreinte.

« Pour moi, ce n’est ni sévère, ni strict, pas même austère de réaliser des icônes. Je me souviens de ce silence pieux dans l’atelier de mon père et de mon application minutieuse. Pour moi, je n’en fais jamais assez… Je cherche inlassablement à atteindre la perfection. » Anca Patru raconte comment la rigueur et la patience exigent même de contrôler sa respiration devant la feuille d’or. « C’est un long chemin de délicatesse et de concentration.»

Utilisant l’huile sur bois ou sur toile, Anca Patru travaille par superposition multiples de couches fines estompées scrupuleusement, pour atteindre un fini mat et satiné. Il lui arrive de faire ressortir quelques éléments brillants pour accrocher la lumière et magnifier le portrait de Marie. Chaque touche est posée une à une à la loupe, y compris la finition des bords des tableaux dont les motifs sont toujours d’un symbolisme précis. D’ailleurs, tout élément se doit d’ajouter au message spirituel transmis par l’icône – comme Anca Patru le fait aussi dans ses natures mortes florales, qui s’inspirent de l’école flamande dont elle est amoureuse, où chaque insecte, fleur ou fruit – un papillon ou des cerises – parlent un langage codé bien précis.

L’icône tire sa source de la culture orientale Soufi et des pratiques religieuses : ainsi la tradition première demande qu’on ne voit pas les cheveux, que le regard soit presque absent, qu’on fasse disparaître l’aspect charnel en évitant les couleurs et les reliefs de la peau. Les yeux sont plus grands que nature tout en restant peu expressifs et dirigés avec humilité vers le bas pour saisir l’invisible et l’indicible. Les doigts des mains doivent être démesurément longs pour exprimer la grâce et la réceptivité. Si nous comparons quelques icônes de Anca Patru, nous remarquons les différences qu’elle propose entre le style russe, l’influence méditerranéenne ou l’école contemporaine : le voile et l’auréole disparaissent presque, les cheveux auparavant absents laissent la place à des mèches rebelles et parfois à la totalité de la coiffure, le visage s’arrondit et les joues prennent des couleurs, les yeux se remplissent de tendresse et la peau se dévoile de plus en plus.

Certaines Vierges portent même des bijoux et un voile décoré de breloques… Au fur et à mesure que l’icône se rapproche de notre époque, l’émotion et la condition humaine apparaissent de plus en plus. Le cou, les poignets et les mains s’allongent pour démontrer le lien plus étroit entre la Mère universelle et ses enfants de la Terre. L’œuvre intitulé La Madone à la perle permet au côté humain de Marie de s’incarner davantage encore et découvre même un brin de coquetterie par la présence discrète de dentelles. C’est aussi par les couleurs que le symbolisme reste prépondérant dans l’art byzantin des icônes. Le bleu, représentant l’unité avec Dieu, est la couleur céleste par excellence qui nous guide sur le chemin de la Foi, signifiant le détachement du monde matériel et l’envol vers le divin. La couleur rouge manifeste la passion de la douleur et la rédemption par le sang du Christ tandis que le vert symbolise le renouveau, l’équilibre, voire l’absence de mouvement. La présence du blanc représente l’intemporel et est la couleur de la révélation tandis que l’or – toujours très présent dans l’art de l’icône – est le symbole de la vie éternelle et inaltérable offerte par le Christ.

Dans les icônes d’Anca Patru – quels que soient leurs styles – se trouve ce mystérieux appel qui vous donne envie de toucher l’œuvre, de la caresser et de vous laisser toucher par elle. Dans un monde où il est maintenant interdit d’exporter (donc de sortir du territoire) des icônes de Russie ou de Grèce, la demande s’avèrent de plus en plus forte et les commandes affluent.
« La Vierge crée le monde, la Vierge porte le monde. » nous dit Anca qui avoue vivre une relation presque fusionnelle avec cette figure mythique, au point de ne pouvoir envisager de vivre sans être entourée d’icônes et aime faire visiter son atelier. Elle donne aussi des cours particuliers après avoir enseigné longtemps au Musée McCord ou au collège Jean Eudes. Impliquée dans sa communauté, Anca Patru participe chaque année d’ailleurs à l’exposition bénéfice de la Fondation du Collège Jean Eudes qui permet d’offrir des bourses d’études aux élèves en difficulté.

« La peinture d’icône demande d’abord une dépossession de soi : je me met au service d’une tradition et je puise dans la peinture des valeurs essentielles : la conscience du divin, la noblesse de l’âme, la sensibilité esthétique, l’aspect magistral de l’art reposant sur l’exécution rigoureuse des moindres détails. De chaque tableau se dégage une impression de méditation tranquille et de communication spirituelle. » Choisir un icône d’Anca Patru, c’est s’offrir un espace merveilleux du divin déposé paisiblement sur le quotidien.

Nadia Nadège
première publication dans Magazinart en 2006