LA NATURE MORTE

Une Nature morte est la représentation picturale d’objets inanimés. Connue le plus souvent sous forme de fruits et légumes installés sur une table, une nature morte peut aussi être un vase de fleurs, une pile de livres, un fauteuil ou le coin d’une pièce…

Les cornes d’abondance en Grèce

On trouve les premières natures mortes en Grèce, comme en témoignent les fresques de Pompéi et les peintures murales antiques. Selon Pline l’Ancien, c’est Piraeicos qui aurait produit le plus de ces tableaux représentant des cornes d’abondance d’où débordent des victuailles, inspiré des offrandes faîtes aux Dieux ou aux hôtes illustres. Les classes riches d’alors sont des marchands, des propriétaires de vignes et de terres, des adeptes de chasse et de pêche et la prospérité a son langage dans la représentation des fruits de la nature et des plaisirs de la table.

La nature morte semble disparaître à l’époque gallo-romaine et dans les premiers temps chrétiens, il est de mise de s’éloigner des biens matériels et des représentations terrestres. La nature morte réapparaît au Moyen Age lorsque les moines utilisent les fleurs et fruits pour décorer les premières lettres cursives de leurs textes sacrés et enluminer leurs manuscrits.

Livres, écritoires et objets sacrés

C’est par les écoles flamande et hollandaise que revient en force la nature morte puis par les écoles française, italienne et espagnole – au milieu du XIVème siècle. Tomaso da Modena se consacre intensément à la nature morte dédiée aux livres, aux écritoires et autres objets.
Jan van Eyck accorde également à l’objet une grande importance dans ses compositions et joue un rôle déterminant pour la peinture dite naturaliste en Europe au XVème siècle.

Le besoin de représenter symboliquement la vie religieuse donne à la nature morte un langage spécifique : dans le tableau L’Annonciation à la Vierge, par exemple, le broc et la serviette évoquent la pureté de la Vierge et les livres sa piété. Dans les tableaux représentant un saint étudiant dans sa cellule, les symboles sont ceux de l’érudition sacrée : les livres, l’écritoire, la bougie, la lanterne, le sablier.

La Vanité de l’existenceDans le Nord se développe aussi la Vanité évoquant par un crâne ou un objet usé ou brisé la fragilité de l’existence et l’inexorable empire du temps sur la matière.
La Vanité est le premier sujet à être traité de façon isolée comme un thème indépendant dans la composition. S’inspirant d’abord des formes médiévales, de nombreux peintres néerlandais viennent se former en Italie à partir du milieu du XVIème siècle comme Aertsen qui groupe dans ses compositions à personnages des légumes, des victuailles et des ustensiles domestiques ou Arcimboldo, qualifié de maniériste, qui forme des visages humains avec fleurs, fruits et légumes.

La nature morte nous relie au quotidien

« Peindre des fleurs c’est mettre en forme la poésie » selon les Japonais. La Renaissance italienne a fait de la peinture de fleurs un genre presque autonome et l’art des bouquets est maîtrisé par Bosschaert et Brueghel. Giovanni da Udine était d’abord un décorateur et on retrouve avec lui un don d’observation analytique et un besoin d’embellir le quotidien qui semblent être des traits communs aux peintres de natures mortes.

Au début du XXe siècle, Odilon Redon produit ses natures mortes aux fleurs d’un style détendu, avec des évocations de figures mythologiques pour créer des paravents décoratifs. Van Gogh et Renoir ont fréquemment exalté les fleurs dans leurs natures mortes. Matisse a renversé la convention traditionnelle de la nature morte en posant la couleur avant le contour, évoquant les dernières natures mortes de Moreau, découpée directement dans la masse colorée.

Quant à Cézanne, la nature morte est un motif comme un autre, équivalent à un corps humain ou à une montagne, mais qui se prête volontiers aux recherches sur l’espace, la géométrie des volumes, le rapport entre couleur et forme.

Un genre mal-aimé mais combien signifiant

La nature morte est considérée souvent comme un genre d’apprentissage et d’observation. Et il est vrai que ce sont aussi les peintres en mal de modèle vivant ou ne pouvant se déplacer pour peindre à l’extérieur qui ont – en désespoir de cause – développé la nature morte. La nature morte en opposition à la nature vivante – celle du paysage et celle du personnage (modèle vivant ou portrait) nous contraint à observer notre rapport à la réalité quotidienne, la place laissée aux objets qui nous entourent, le lien à ce qui paraît sans vie…

Quelle est notre relation aux objets dans ce monde matérialiste où posséder équivaut souvent à réussir ? On constate le paradoxe du besoin d’accumuler des objets auxquels on prête peu d’attention. « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? »

La nature morte aujourd’hui existe surtout sous les formes numérique et digitale par la photographie, la publicité, la télévision, le cinéma. Mais a-t-on conscience que ce sont des représentations d’objets ? Comment l’artiste réagit-il devant cette publicité d’un leader en télécommunications qui montre un humain en train de dresser ses ordinateurs comme on dresse des chiens ? Est-ce que l’art alternatif, l’art de la relève, l’art minimaliste utilisant et déviant les objets et les matières et les étalant en performances dans les musées dits contemporains sont les transpositions de natures mortes ?

La Nature morte nous relie à l’intimitéLa représentation des objets par la nature morte nous ramène inexorablement à notre relation avec le temps, notre relation à la vie qui se dirige sans aucune autre issue vers la mort, nous rappelant au déterminisme de la condition humaine.

Mais comme le disait Robert Dupont, peintre québécois que j’interrogeais récemment pour MagazinArt, la nature morte nous met en premier lieu en phase avec l’intimité. Regarder une nature morte, c’est comme entrer chez un inconnu et découvrir sur son coin de table quelques fruits, quelques livres, un fauteuil et son journal froissé à terre…

Observer une nature morte est plus révélateur sur son auteur que tout autre genre : composition, fonds, ambiance en disent long sur l’intériorité de l’artiste et sur son rapport au quotidien et à l’intime du chez-soi.

Peut-être même parle-t-elle sur sa conscience corporelle et vitale ?

Et notre goût (ou notre rejet) de la nature morte peut nous en dire un peu plus sur notre propre rapport à l’intimité, notre lien avec la matérialité, notre contact avec le temps qui passe, notre conscience des biens matériels. Accepter la banalité du quotidien, se souvenir que nous évoluons dans une enveloppe corporelle dot nous ne saisissons qu’une image interne, savoir vivre en contact et en conscience, observer les petits gestes du moment présent pour être présent à Soi… voilà quelques cadeaux de la Nature morte.